IA et développement web : où en est-on vraiment ?
Retour d'expérience sur l'intégration des outils IA dans nos projets clients.
On nous demande souvent si l'IA « écrit les sites » maintenant. La réponse honnête, après l'avoir mise en production sur nos propres projets : elle en écrit une moitié, et c'est la moitié facile.
Voici un cas précis, mesuré, sur ce site.
Le problème : trois langues obligatoires
playdigital.ch existe en français, en anglais et en allemand. Ce n'est pas une préférence, c'est une contrainte de construction : notre registre de routes refuse de compiler si une page n'a pas ses trois versions. La règle protège le référencement — pas de page orpheline, pas de hreflang incomplet — mais elle transforme chaque publication en trois.
Résultat pratique : écrire un article, c'est en écrire trois. La production éditoriale s'est arrêtée d'elle-même.
Ce que nous avons construit
Une chaîne de traduction automatique branchée sur Claude Haiku, déclenchée par une commande et par l'intégration continue. On écrit en français, les variantes anglaise et allemande apparaissent.
La partie intéressante n'est pas le modèle. C'est ce qu'il y a autour.
Une politique de champ exhaustive
Un article n'est pas un bloc de texte : c'est une trentaine de champs. Certains se traduisent (title, excerpt, le corps). D'autres ne doivent jamais l'être (translationKey, qui relie les trois versions ; publishedAt ; les identifiants d'auteur). D'autres encore doivent être reciblés : le chemin d'une image de couverture suit le slug de la langue d'arrivée.
Nous avons écrit une politique qui classe chaque champ par son chemin dans le document, pas par son nom. Un champ inconnu ne passe pas : la chaîne s'arrête plutôt que de deviner. C'est la différence entre un outil et un générateur de dégâts.
Des refus explicites
La chaîne refuse de produire si :
- la structure Markdown a dérivé — un titre ajouté, une liste transformée en paragraphe ;
- les champs SEO obligatoires ressortent vides ;
- la variante d'arrivée a déjà été relue et approuvée par un humain.
Aucune variante générée n'entre en published. Elles arrivent toutes en review, et la publication exige une relecture enregistrée avec un nom et une date.
Ce que la machine a réussi
Sur treize articles traduits en anglais et en allemand, nous avons comparé chaque variante à sa source :
- nombre de titres identique dans les 26 cas
- nombre de paragraphes identique dans les 26 cas
- écart de longueur de −4 % à −22 %, ce qui correspond simplement à la compacité de l'anglais et de l'allemand face au français
La structure, la terminologie technique, les conventions typographiques suisses (ss et jamais ß) : tout est passé. Aucune balise cassée, aucun fragment non traduit.
Ce que la machine a raté
Et c'est là que ça devient instructif. La relecture humaine a trouvé, entre autres :
- « der Akteur » — traduction littérale de « l'acteur », qui ne veut rien dire en allemand dans ce contexte ;
- « dieses Gerät » pour « ce dispositif » — le mot allemand désigne un appareil physique ;
- « Domänenname » au lieu de « Domainname », le terme réellement employé ;
- « die KI-Vorschauansichten von Google » — les AI Overviews de Google, que Google ne traduit pas en allemand ;
- une phrase décrivant l'emplacement du fichier
robots.txt« à la fin du nom de domaine », fidèle au français d'origine et factuellement bancale dans les deux langues.
Aucune de ces fautes n'est détectable automatiquement. Toutes sont visibles pour quelqu'un qui lit la langue.
Ce que nous en retenons
L'IA n'a pas supprimé le travail, elle l'a déplacé. Le goulot d'étranglement n'est plus la production, c'est la relecture. Un traducteur professionnel produisait et vérifiait ; aujourd'hui la production est quasi gratuite et la vérification reste entière.
Trois conséquences concrètes pour un projet client :
- Budgétez la relecture, pas la traduction. C'est le poste qui subsiste, et le seul qui protège votre crédibilité.
- Exigez des garde-fous vérifiables. Une chaîne qui ne sait pas refuser produira un jour silencieusement du contenu faux.
- Ne laissez rien se publier tout seul. Chez nous, une variante générée porte le statut « en revue » jusqu'à ce qu'un humain signe.
Nous continuons d'utiliser cette chaîne — elle nous a rendu la publication multilingue possible. Mais quiconque vous vend « l'IA écrit votre site » vous vend la moitié facile en espérant que vous ne remarquiez pas l'autre.